Journal
1778-1955

Huit régimes, cinq époques, une maison

Les cinq régimes de la Maison Migone, 1778–1955
Les cinq régimes traversés par la Maison Migone : Habsbourg-Lorraine, ère napoléonienne, Royaume lombard-vénitien, Royaume d'Italie, République italienne.

Quand une maison survit cent soixante-dix-sept ans, elle survit aussi aux gouvernements. La Maison Migone en traversa huit : deux autrichiens, quatre napoléoniens (la République transpadane, la République cisalpine, la République italienne, le Royaume d'Italie), un savoyard qui se dissout dans la guerre, et enfin la République. Chacun laissa une marque sur la ville et sur le marché. Aucun n'arrêta la maison.

I. Sous les Habsbourg (1778–1796)

Piazza Fontana, Milan, 1788
Aspari, Piazza Fontana, Milan, 1788. Domaine public.

Angelo Migone arrive à Milan en 1778, dans une ville sous domination des Habsbourg depuis deux siècles. Il ouvre sa première activité le long des remparts espagnols, à la périphérie de la ville. C'est là qu'il a appris le métier, formé par les meilleurs gantiers-parfumeurs provençaux : fleurs fraîches importées de Gênes, eau de rose, eau de fleur d'oranger, savon. Il gagne bientôt le cœur commerçant : la Contrada de' Pennacchiari, à quelques pas du Duomo. Milan est encore le Duché de Milan, sous le gouvernement des Habsbourg. Ce n'est pas un moment quelconque : c'est l'apogée du réformisme de Marie-Thérèse puis de Joseph II, qui avaient fait de Milan l'une des capitales intellectuelles d'Europe. La Lombardie autrichienne était un laboratoire administratif : réformes fiscales, abolition d'anciens privilèges corporatifs, investissements dans l'instruction. Dans ce climat de modérée ouverture commerciale, une nouvelle boutique de parfumerie trouve sa place.

La Contrada de' Pennacchiari garde dans son nom la présence de l'ancienne corporation des faiseurs de plumets. À côté, il y a les orfèvres, les armuriers, les éperonniers. Angelo Migone s'insère dans un tissu urbain médiéval au cœur commerçant de la ville. C'est la ville la plus ouverte intellectuellement de la péninsule. Pour un parfumeur de formation provençale, c'est exactement le bon endroit.

II. La parenthèse napoléonienne (1796–1814)

L'entrée de l'armée française à Milan, 1796
Carle Vernet (1758–1836), L'entrée de l'armée française à Milan, vers 1850. Domaine public.

Le 15 mai 1796, l'armée française, commandée par le général Napoléon Bonaparte, entre dans Milan. La ville devient capitale de la République transpadane (1796–1797), puis de la République cisalpine (1797–1802), puis de la République italienne (1802–1805). Le 26 mai 1805, dans le Duomo de Milan, Napoléon pose de ses propres mains la Couronne de fer sur sa tête et se proclame roi d'Italie. La cérémonie dure trois heures, entre volées de cloches, salves d'artillerie et une piazza del Duomo bondée. Le vice-roi du nouveau royaume est son beau-fils Eugène de Beauharnais, établi à Milan.

Pour une maison de parfumerie, la domination française n'est pas seulement politique : elle est culturelle. Paris est la capitale mondiale du parfum, et le modèle français de la toilette raffinée est apporté à Milan avec les troupes. La culture du parfum qu'Angelo Migone avait apprise à Grasse est soudain au centre de la mode citadine. Angelo lui-même, né vers les années 1740, est désormais âgé : c'est son frère Nicola qui poursuit la boutique de la Contrada de' Pennacchiari. En 1814, avec la chute de Napoléon, tout se referme en hâte. La Lombardie revient aux Autrichiens.

III. Le long XIXe siècle autrichien (1815–1859)

L'empereur Ferdinand Ier d'Autriche entre dans Milan par la Porta Venezia, 1838
L'empereur Ferdinand Ier d'Autriche entre dans Milan par la Porta Venezia, 1838. Domaine public.

En avril 1814, avant même que le Congrès de Vienne ne se réunisse, les troupes autrichiennes rentrent à Milan. Le Congrès formalisera l'année suivante, en 1815 : naît le Royaume lombard-vénitien. C'est un régime conservateur, attentif à l'ordre plus qu'au développement, mais la vie commerçante milanaise ne s'arrête pas. C'est en cette longue période que la maison Migone prend sa forme caractéristique. Vers 1800, Angelo vieillissant, son frère Nicola prend en main la boutique de la Contrada de' Pennacchiari 3233. En 1827, dans un geste pragmatique, il ajoute à la boutique la vente de fromages nationaux venus de Corsico. En 1836, les fromages disparaissent et la maison revient aux seuls parfums. Dès 1846, les fils d'Antonio, Nicola et Angelo, figurent ensemble dans le Guide de Milan à la Contrada de' Pennacchiari 3232 : un petit déplacement de façade, la même rue, une nouvelle génération. Dans les mêmes années, les fils d'Antonio, Nicola et Angelo, s'unissent tous deux par mariage aux filles de la famille Orcesi, parfumeurs milanais de longue date. La maison n'est pas seule dans ce quartier : le Milan du milieu du XIXe siècle est dense de spécialistes du parfum, du savon, des cosmétiques, concentrés dans les mêmes rues, apparentés, en concurrence.

En 1848, les Cinq Journées de Milan : cinq jours de combats dans les rues, du 18 au 22 mars, où les Milanais chassent les troupes autrichiennes du centre de la ville. Les barricades passent à quelques centaines de mètres de la Contrada de' Pennacchiari. Les Autrichiens rentrent après quelques mois, mais le Risorgimento est désormais une force irrésistible. En 1859, défaits à Magenta et à Solférino, ils abandonnent la Lombardie pour toujours.

IV. Le Royaume d'Italie (1859–1946)

Piazza del Duomo, Milan, 1897, avec l'enseigne Chinina Migone
Piazza del Duomo, Milan, 1897. L'enseigne de la Chinina Migone est visible sur la place. Archives de la Fondation Migone.

En 1859, après les batailles de Magenta et de Solférino, la Lombardie passe au royaume de Sardaigne. Le 17 mars 1861 naît le Royaume d'Italie. Pour Milan, la fin de la domination autrichienne signifie aussi une réorganisation physique de la ville : les rues sont renommées, élargies, redessinées. La Contrada de' Pennacchiari devient la Via Torino. Le numéro 12, attribué dans la nouvelle numérotation, est celui qui restera dans les catalogues, les factures, les annonces publicitaires et les photographies pendant les soixante années suivantes.

La période unitaire est celle de la grande expansion industrielle de la Maison Migone. Les fils d'Antonio dotent la maison de machines pour la savonnerie et pour la production d'amidon de riz. Naît la fabrique du Corso Loreto, puis Corso Buenos Aires, qui comptera plus de cent ouvriers et quatre mille mètres carrés d'espace de production, avant de se transférer sur un site plus vaste, Via Ripamonti. La maison devient fournisseur de la Maison royale de Savoie. C'est en ces années qu'apparaît le parfum Margherita. En 1870 est fondée « Angelo Migone and Company ». La fin de siècle est l'ère la plus visible de la maison : dans les années 1890, les marques Migone sont parmi les plus annoncées d'Italie, leur nom tissé dans le tissu visuel de la vie quotidienne : sur les tramways, dans les revues et les journaux, sur les calendarietti, sur les murs. Pour une maison de son âge, c'était une approche remarquablement moderne de la construction d'une marque.

La Première Guerre mondiale transforme l'Italie industrielle, et Milan avec elle. En ces années, la boutique se transfère de la Via Torino à la Via Orefici, à quelques pas du Duomo. Le fascisme (1922–1943) impose son esthétique à tous les aspects de la vie publique, mais les produits et la publicité Migone continuent de circuler : parfums, savons, poudre de riz, cosmétiques, sur un marché qui survit aux régimes parce qu'il répond à des besoins que les régimes n'abolissent pas. En 1943, avec l'occupation allemande du nord de l'Italie, Milan est bombardée. La boutique de la Via Orefici et la fabrique de la Via Ripamonti restent debout.

V. La République (1946–1955)

Un couple en Vespa à Milan, 1948
Un couple en Vespa à Milan, 1948. Domaine public.

Le 2 juin 1946, les Italiens votent pour la République. La monarchie de Savoie est abolie. L'Italie qui se reconstruit après la guerre est quelque chose de neuf : des Vespa dans les rues, un cinéma dans chaque quartier, les premiers signes du miracle économique. C'est un pays qui va vite et regarde devant. En 1955, cent soixante-dix-sept ans après qu'Angelo eut ouvert pour la première fois sa boutique, la Maison Migone ferme. Huit gouvernements, une maison : du XVIIIe siècle des Habsbourg à la République, la même enseigne avait résisté à Napoléon, aux Cinq Journées, à l'unification, à deux guerres mondiales. Peu de maisons de commerce durent un siècle. Celle-ci dura presque deux, et ce qu'elle bâtit demeura dans la culture qu'elle contribua à former : les marques, les formules, le langage visuel du soin de soi à l'italienne.

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